10
André
André en avait plus que ras-le-bol de la soupe populaire, des caves humides et des fringues nauséabondes. La pauvreté l’avait intrigué au début, puis, quand les premiers froids étaient tombés, il avait commencé à détester cordialement ses compagnons de misère et les conditions dans lesquelles ils vivaient. Survivaient plutôt : on ne pouvait parler de vie pour des êtres qui passaient leur temps à quêter leur pitance, leur pinard et un abri pour la nuit.
André n’avait pas appris à les aimer au cours des deux mois passés en leur compagnie. Il les avait étudiés avec la froideur d’un éthologiste, car c’est ce qu’ils étaient, les réprouvés de l’Europe, des animaux, des créatures gouvernées par leur seul instinct. Dans les groupes qui se faisaient et se défaisaient au gré des conditions climatiques, les comportements étaient analogues à ceux qu’on observait dans les meutes. Il y avait les mâles dominants, les gardiens, les rebelles, les opportunistes, les soumis, les lâches, les bannis, les alliances, les trahisons, les sacrifices. Les femmes se plaçaient la plupart du temps sous la protection des grandes gueules et des gros bras, hormis quelques solitaires qui papillonnaient d’homme en homme sans aucun sens de la morale ni de la pudeur. Celles-là n’avaient pas trouvé d’autre moyen de se ménager une place dans les noyaux de chaleur. André faisait partie des rares hommes qui résistaient à leurs charmes enrobés sous une épaisse couche de crasse. Il avait dû, pour se débarrasser d’elle, frapper une harpie qui l’avait harcelé une bonne partie de la nuit, un direct en pleine poire, craquement des cartilages du nez, choc sourd du crâne cognant le mur, froissement des vêtements sur les pierres. Il avait pensé l’avoir tuée, mais, à l’aube, elle avait disparu de la cave, ne laissant de son passage que quelques cheveux collés par le sang. À moins qu’elle n’eût été enlevée par une bande de vampires, les prédateurs nocturnes qui dépeçaient les corps pour les revendre en pièces détachées aux trafiquants d’organes.
L’enquête avait progressé avec une lenteur désespérante. Les premières questions d’André étaient restées sans réponse. Aux regards méfiants qu’on lui avait jetés, il avait compris qu’il ne suffisait pas d’enfiler des hardes, de se laisser pousser cheveux et barbe pour être admis dans l’immense famille des sans-abri. Le monde de la rue n’était pas aussi chaotique qu’il n’y paraissait. Sous l’entropie de surface se dissimulaient des codes, des lois, se dessinait une structure ramifiée, transparaissait une hiérarchie d’autant plus redoutable qu’insaisissable et peu regardante sur les moyens. Les bandes criminelles avaient des yeux et des oreilles en chaque rassemblement, en chaque noyau de chaleur. Pas un mouvement, pas un événement ne leur échappait, ni les départs clandestins vers les régions plus clémentes, ni les distributions gratuites de nourriture et de couvertures, ni la répartition des caves ou des abris disponibles, ni les trafics les plus minimes, ni la mendicité. Les associations caritatives et les médecins bénévoles devaient passer sous leurs fourches caudines pour administrer soins, médicaments et produits de première nécessité.
Jusqu’alors, cet état de fait n’avait guère dérangé le gouvernement européen, qui avait d’autres chats à fouetter que de défier sur leur terrain les invisibles pieuvres de la criminalité. Le rétablissement d’une parodie de démocratie, la reconstruction du pays en ruine, la relance d’une économie anémique mobilisaient toute l’énergie des ministères et du Parlement. Puis les enfants avaient disparu par centaines et, sous la pression des familles influentes frappées par le fléau, les autorités avaient chargé Europol d’infiltrer et de démanteler les bandes de dépeceurs impliquées d’une manière ou d’une autre dans les rapts d’enfants. Les nouveaux paradis de la consommation réclamaient d’énormes quantités de chair fraîche, vivante ou morte. Au palmarès des pièces de rechange venaient en tête les testicules, les ovaires, les yeux, les cheveux, les cœurs, les poumons et les foies. La peau également, claire de préférence, très prisée des Chinois ravagés par les pollutions de l’air et de l’eau. On prétendait que les laboratoires biotechnologiques d’Extrême-Orient brevetaient à tour des bras des séquences génétiques afin d’accélérer le clonage thérapeutique – le Vatican et le conseil des religions réformées les accusaient de se consacrer, sous couvert de santé publique, au clonage reproductif en dépit du moratoire de trente ans arraché par les gouvernements occidentaux. Le spectre de l’être parfait se levait à l’Est après avoir un temps plané sur l’Ouest. On avait parlé après guerre de modifications génétiques sur les soldats de l’archange Michel, une rumeur catégoriquement démentie par le gouvernement européen qui n’avait retrouvé, dans les archives militaires, aucune trace des prétendues manipulations ni un seul témoignage crédible d’ancien combattant. Cependant, André restait persuadé que, quelque part dans le monde, des docteurs Frankenstein peaufinaient les corps parfaits et impérissables où les plus fortunés pourraient transférer leurs données personnelles, neurones et astrocytes. Les commandes étaient déjà passées sans doute. Pour quelques milliards d’euros, de dollars ou de yuans, des privilégiés de toutes races s’offraient une promesse de virginité organique, comme des hommes fortunés s’étaient jadis acheté la congélation dans l’espoir que le progrès viendrait les ressusciter de leur sommeil de glace. Chaque époque avait les belles au bois dormant qu’elle méritait.
André s’était porté volontaire pour infiltrer les bandes de vampires. Il avait vu dans l’opération une excellente occasion de gravir les échelons d’Europol. Pas question d’attendre les cinq ou six années réglementaires pour monter en grade. Nathalie, épousée le printemps dernier, s’y était opposée avec une véhémence étonnante, bouleversante, mais il ne s’était pas rangé à ses arguments. Il ne risquerait rien, avait-il affirmé, il reviendrait au plus dans une quinzaine de jours, il donnerait régulièrement des nouvelles sur le téléphone portable, elle n’avait qu’à l’attendre chez ses parents, l’air de la campagne lui ferait le plus grand bien. Il avait caressé son ventre qui commençait à s’arrondir. Elle l’avait supplié de rester, mais, bien qu’étreint par un sombre pressentiment, il s’était arraché de ses bras et enfui de l’appartement comme un voleur. Il n’avait pas d’autre choix que d’accepter cette mission s’il voulait lui offrir une existence digne d’elle, de sa jeunesse, de sa beauté, de l’enfant qu’elle allait lui donner. Il ne l’avait pas revue depuis. Elle était partie, comme il le lui avait suggéré, chez ses parents, à deux cents kilomètres de Paris. Il l’appelait tous les trois ou quatre jours sur le portable qu’il lui avait confié – pas question d’être surpris avec un portable au milieu des sans-abri –, mais elle répondait de façon lapidaire, avec un rien de froideur, comme si elle ne lui pardonnait pas de l’avoir sacrifiée à sa carrière. Au train où allaient les choses, il n’aurait pas fini son boulot lorsqu’elle arriverait à terme. Tant qu’ils n’étaient pas relevés de leur mission, les volontaires ne devaient en aucun cas chercher à contacter leurs collègues ni à revoir leur famille, le responsable de l’opération s’était montré très clair et ferme sur ce point. André ne pouvait plus revenir en arrière. Il risquait de ne pas assister à la naissance de son enfant.
Il a décidé de précipiter le mouvement. Il a suivi pendant plus d’une semaine un type qu’il soupçonnait d’appartenir à une bande de vampires. Il a repéré, au cœur du 20e arrondissement, une usine désaffectée où se rassemblaient une ou deux fois par jour une quarantaine d’individus. Il tente de se glisser à l’intérieur du bâtiment en passant par les toits, mais des chiens flairent sa présence et il ne doit son salut qu’à un saut désespéré dans la cour de l’immeuble voisin. Il réussit à s’enfuir en dépit d’une cheville foulée et remet son rapport à sa correspondante, Anna, une collègue d’une trentaine d’années, plutôt jolie, vaguement draguée quelques années plus tôt, qu’il rencontre tous les deux jours à 19 heures dans le hall grandes lignes de la gare de l’Est. En retour, l’ordre lui est donné de rester planqué, de ne pas prendre de risques inconsidérés. Sa hiérarchie, et par extension le gouvernement, n’est pas pressée de mettre fin à l’activité des dépeceurs des bas-fonds. Certains dirigeants européens touchent probablement des dividendes du trafic, ou encore ils estiment, avec un cynisme effarant, que les vampires sont les plus qualifiés pour maintenir un minimum de cohérence dans les rues des villes européennes. Ils évitent ainsi de disperser des forces de l’ordre déjà squelettiques et se débarrassent à peu de frais, tout en affichant les mines graves et compatissantes de circonstance, d’une partie des populations indésirables – celles qui résistent aux épidémies de sida mutants, de grippe aviaire foudroyante ou de golfée.
André n’avait pas l’intention d’être la victime bêlante des intrigues qui se nouaient dans les couloirs de Bruxelles. Après plusieurs semaines de tâtonnements et de déceptions, il avait réussi à infiltrer la mystérieuse organisation des vampires. Il avait continué de suivre son homme et s’était retrouvé, un soir, dans une cave d’immeuble en ruine où s’était formé un noyau de chaleur. L’autre avait sorti de la poche de son manteau une barrette de shit, une vraie saloperie qui décalquait la tête et transformait les atomes des deux sexes en bêtes lubriques. André n’en avait fumé que du bout des lèvres, gardant suffisamment de lucidité pour s’éloigner des femmes qui le couvaient de regards salaces. Âgé de vingt-sept ans, costaud, il plaisait beaucoup aux hétaïres des sous-sols. Puis, alors que les premiers couples se formaient dans la pénombre de la cave, une femme avait repoussé un certain Picpus, un pitoyable dictateur des bas-fonds, et l’avait frappé avec une grosse pierre avant de s’enfuir. Deux mecs avaient interrompu leurs joutes amoureuses pour se lancer à la poursuite de l’impudente. L’un d’eux étant l’homme qu’il filait depuis plus d’une semaine, André s’était joint à eux. Cette affaire minable lui offrait une possibilité de s’introduire dans la bande. Il avait espéré de tout son être qu’ils ne trouveraient pas la fugitive dans les autres caves de l’immeuble. Il serait obligé, s’ils la chopaient, de participer à sa torture, à son exécution, au prélèvement de ses organes. Il avait feint de la chercher avec ardeur, mais elle était restée introuvable, comme si elle avait glissé le doigt dans un anneau d’invisibilité. Soulagé, il était retourné avec les deux autres dans la pièce où Picpus, le crâne en sang, les avait accueillis d’une bordée d’insultes. Après une nouvelle tournée de joints, les membres du noyau avaient repris leurs activités où elles en étaient restées. André avait dû ruser pour se sortir des griffes d’une femme défoncée et particulièrement entreprenante – crasse et odeur repoussantes. Au cours de la nuit, l’homme qu’il pistait était venu le réveiller. Son cœur s’était arrêté de battre pendant cinq secondes. Il avait cru que l’autre voulait lui faire la peau, mais il venait seulement lui proposer d’entrer dans la bande.
André n’avait pas mentionné les progrès de son enquête sur les rapports remis à sa correspondante. Il préviendrait les médias et le cercle des familles influentes en même temps qu’il livrerait l’affaire à Europol. Les huiles de Bruxelles seraient bien obligées d’agir si elles ne voulaient pas subir une campagne médiatique calomnieuse quelques semaines avant les prochaines législatives.
L’homme se faisait appeler Janus, et sa bande, les Loups des Carpates. Ils se livraient à toutes sortes d’activités dont le trafic d’organes était la plus rentable et la plus excitante. Ils repéraient leurs futures victimes dans les noyaux de chaleur ou, l’été, dans les lieux où se regroupaient les sans-abri, quais de Seine, parcs, terrains vagues, usines désaffectées, ils leur donnaient à fumer du shit bourré de psychotropes, ils prenaient un peu de bon temps avec les femmes, puis, la nuit, après que les neurotoxiques avaient engourdi les systèmes nerveux de leurs proies, ils les traînaient dans un recoin, les égorgeaient en prenant soin de ne pas endommager les organes et les transportaient, par les égouts, dans une salle de dépeçage clandestine.
André avait assisté à plusieurs de ce que les Loups des Carpates appelaient entre eux « parties de chasse ». Eux s’abstenaient de fumer le même shit que les « agneaux » ou les « camelotes ». Les crétins qui ne pouvaient s’empêcher de tirer sur le joint étaient impitoyablement éliminés de la bande parce qu’ils risquaient à tout moment de perdre le contrôle et de mettre en danger l’organisation et, comme il n’y avait pas de petits profits, leurs organes allaient rejoindre les lots en partance pour l’Orient.
Janus avait montré à André comment on égorgeait proprement une proie, comment on la dévêtait avant de la glisser dans une housse argentée identique à celles des pompiers ou des morgues, comment on dissimulait la housse dans un sac de jute, comment on récupérait les fringues recyclables, comment on rejoignait la bouche d’égout la plus proche, comment on s’orientait dans le labyrinthe des galeries, comment on gagnait l’une des huit salles souterraines de dépeçage disséminées dans les arrondissements de l’est parisien, comment on remettait une partie de l’argent gagné au parrain du secteur – cinq euros l’organe sain, deux pour le parrain, deux pour la bande des Loups des Carpates, un pour le chasseur. Les portes métalliques des salles étaient verrouillées par des codes à reconnaissance iridienne. André avait dû placer son œil gauche devant une caméra pour être identifié par la mémoire du système. Janus avait présenté André aux techniciens, cinq hommes vêtus, comme des chirurgiens, de combinaisons vert pâle et de masques respiratoires, puis, plantés derrière une immense vitre, ils avaient assisté au dépeçage d’une femme d’une trentaine d’années dont les organes avaient été soigneusement posés dans des caisses réfrigérées. Les techniciens avaient ensuite découpé le cuir chevelu, prélevé les yeux, la langue, le cerveau, et ils avaient entrepris l’écorchement avec une adresse qui avait sidéré – et révolté – André.
Il redoutait la prochaine chasse. Il touchait au but, il avait sans doute assez d’éléments en sa possession pour remonter et démanteler l’ensemble des filières, mais il voulait s’entourer de toutes les garanties. La patience est la clef qui ouvre toutes les portes, disait toujours son supérieur. Il lui fallait repousser son envie lancinante de serrer Nathalie dans ses bras, de respirer son odeur et sa chaleur. Surtout ne pas commettre d’imprudence. Puisque Janus l’avait introduit dans la bande des Loups des Carpates, il était devenu son parrain, l’avait baptisé Jack et lui avait fixé rendez-vous dans une vieille crypte où devait se former un noyau de chaleur. Un type peu recommandable, Janus, grand, maigre, face sinistre, crâne cabossé, yeux délavés, éteints, comme s’ils n’avaient plus d’âme à réfléchir. Aucune expression lorsqu’il plongeait son poignard dans une jugulaire. Le genre humain ne lui inspirait rien d’autre qu’une indifférence brisée de temps à autre par la fièvre de la traque. Seule la prédation semblait éveiller en lui de l’intérêt. Le sexe n’était qu’un aspect de la chasse, une façon comme une autre de cerner et de piéger son gibier. Il prétendait avoir à son tableau plusieurs centaines d’hommes, de femmes et d’enfants.
André appela Nathalie d’une cabine publique avant de se rendre dans la crypte. Sa décision était prise : demain, à l’aube, il demanderait à rencontrer un journaliste de sa connaissance, lui exposerait toute l’affaire, puis, même si aucun lien n’était établi entre les vampires et les disparitions d’enfants, il se rendrait dans les locaux de l’AFFDE, la puissante association des familles frappées par la disparition d’un enfant, où il remettrait le double du rapport qu’il aurait rédigé pour ses supérieurs d’Europol. Après-demain, il irait chercher Nathalie chez ses parents, la ramènerait dans leur petit appartement du 12e arrondissement et ne commettrait plus l’erreur de se séparer d’elle.
Il eut beau lui promettre que sa mission serait achevée dans deux jours, elle se montra aussi distante que d’habitude au téléphone. À croire qu’elle l’avait rayé de sa vie, qu’il avait suffi de deux mois pour réduire leur passion en cendres.
Il y avait du monde lorsqu’il arriva dans la crypte, vestiges d’un couvent détruit par les bombardements. On y accédait par un escalier raide aux marches étroites et usées. La voûte du caveau, très basse, obligeait les hommes à garder la tête rentrée dans les épaules. En revanche, l’espace ne manquait pas entre les gisants de pierre en grande partie érodés et les parois suintantes d’humidité.
Janus se leva pour accueillir André avec le rictus hideux qu’il utilisait en guise de sourire et lui tendre un gobelet empli aux trois quarts de vin rouge.
« Y d’l’agneau, ce soir, Jack, murmura-t-il. Putain de belle chasse en perspective, pas vrai ? »
Ils trinquèrent et vidèrent pratiquement cul sec leurs gobelets. André reconnut dans l’assemblée plusieurs Loups des Carpates, regards aigus, gestes précis. Ils avaient décidé de chasser en meute ce soir, un plaisir suprême qu’ils évitaient de s’offrir trop souvent, de peur d’être pris de frénésie et d’oublier toute notion de prudence.
Comme d’habitude, les atomes du noyau partagèrent les vivres et dînèrent de bon appétit avant que les premiers joints ne fassent leur apparition et ne passent de lèvres en lèvres. Associé à la douce euphorie engendrée par le vin et la chaleur ambiante, le shit produisit rapidement ses effets. André n’eut pas le temps de battre en retraite comme à son habitude. Une jeune femme d’une vingtaine d’années tout au plus se trémoussa contre lui avec une telle lascivité qu’il oublia ses résolutions, qu’il accepta le ballet de ses mains et de ses lèvres sur son visage, sur son cou, sur son torse. Celle-là n’était pas, comme les autres, une souillon vêtue de hardes. Sa peau sentait le savon, ses cheveux le shampoing, ses vêtements la lessive. Elle portait une robe légère serrée à la taille et rien en dessous. Il en appela au visage de Nathalie, à l’odeur de Nathalie, à la chaleur de Nathalie, au ventre de Nathalie, mais le souvenir de Nathalie ne l’empêcha pas de s’enflammer comme de la paille sèche.
Trop longtemps qu’il n’avait pas tenu une femme dans ses bras. Trop longtemps qu’il était seul. Cette femme le rendait fou, elle lui insufflait un désir incendiaire par ses lèvres, par sa langue, par ses mains, par tous les pores de sa peau. Il n’avait pas tiré sur le joint pourtant. Peut-être que la fumée des autres. Ou une substance dans le vin. Ne jamais avaler quelque chose dont on ignore la provenance, toujours garder le contrôle, règle de base d’un flic infiltré. Il lui semble qu’un regard plane au-dessus de lui comme un oiseau de proie.
Janus.
Janus a insisté pour trinquer avec lui, Janus lui a servi le pinard. La fille se bat avec les boutons de sa chemise et de son pantalon. Il n’a plus qu’une envie, qu’elle libère sa queue prisonnière du tissu, qu’elle soulage la corde tendue entre sa gorge et son bas-ventre. Un danger plane dans la crypte. La fille ne lui laisse pas le temps de s’inquiéter, il n’est qu’un puits de jouissance entre ses mains et ses lèvres expertes. Il sent, il sait qu’il est perdu, qu’il est tombé dans le piège, et pourtant, il n’a pas la volonté ni même l’idée de se révolter. Le souvenir de Nathalie s’estompe. Il ne connaîtra jamais son enfant.
Il jouit très rapidement dans la bouche ou la main de la fille. Il a l’impression d’être soulevé par le plaisir, traversé d’un courant à haute tension, secoué jusqu’à la dernière goutte. Il retombe pantelant sur le sol, vidé de toute énergie. Il aperçoit, tout là-haut, le visage de la fille. Elle sourit, s’essuie les lèvres, se penche sur lui pour l’embrasser. Sa bouche a le goût doucereux du sperme. Ses canines sont longues, effilées, de vraies dents de vampire. Il croit un instant qu’elle va les planter dans sa jugulaire et lui sucer son sang.
Un rêve, ça ne peut être qu’un rêve.
Il se rend compte alors qu’il n’a pas cessé de bander, la saloperie que Janus a versée dans son gobelet sans doute. Elle s’empale sur lui avec une lenteur gourmande, la tête renversée. Ses seins pointent sous le tissu de la robe. Il est à nouveau emberlificoté dans les mailles du plaisir, prisonnier, entièrement soumis. Elle remue le bassin, sans accélérer le rythme, contrôlant chacun de ses mouvements, chacune de ses expirations. Il donnerait le reste de sa vie pour demeurer à jamais prisonnier de sa chair, si douce, si chaude, si suave. Nathalie et son ventre rond n’ont jamais existé.
Il jouit une seconde fois, avec la même intensité. Sombre aussitôt dans l’inertie. Incapable de bouger. La fille joue encore avec lui. Elle n’est donc pas rassasiée ?
On le traîne par les bras dans une petite salle attenante à la crypte. Il rouvre les yeux, il reconnaît la face lugubre de Janus et celle, plus ronde, de la fille. Il sait ce qu’ils vont faire de lui, une terreur sans nom le submerge, il veut se relever, se battre, mais ses nerfs et ses muscles ne lui obéissent plus.
Nathalie, bon Dieu, elle ne saura jamais ce qu’il est devenu. Leur enfant croira qu’il l’a abandonné. Absurde.
On l’allonge contre le mur du caveau. Un sang noir, hideux, suinte des pierres. Une voix grave résonne sous la voûte. Il lui faut un peu de temps pour se rendre compte qu’elle s’adresse à lui.
« … tu comprends ? T’as bien failli réussir, mais quelqu’un t’a balancé. Des fois vaut mieux ne pas trop se faire remarquer, pas vrai ? J’crois bien que la fuite vient de ton camp. De tes copains keufs ! Ils ont sans doute eu peur que tu foutes le bordel. S’pourrait bien qu’on tienne pas à remuer la merde là-haut. On n’est peut-être que des enculés de dépeceurs, mais faut croire qu’on leur sert à quelque chose. T’as pas joué les bons dés, Jack. À toi, Hécate. »
La fille pose le couteau sur le cou d’André et lâche un petit rire de gorge avant d’enfoncer, d’un coup sec, la pointe dans la jugulaire.